Jean-Luc COATALEM Mes pas vont ailleurs Stock 2017 Prix Femina Essai 2017 ; Prix de la Langue française 2017 (Brive)

Nous adressons tout d’abord nos félicitations à Jean-Luc Coatalem pour son bel essai, vivant, dépourvu de toute insistance dogmatique et proposant une vision personnelle de Segalen : « Au fond, […] ce n’était pas vous que je cherchais, réduit à une biographie, à des dates, des lieux, mais une vision de vous à travers le temps. Optimiste, suractive, sans servitude. […] L’énergie pour seul bien » (p. 69). La longue fréquentation des œuvres et des lieux de Segalen donne à la vision de Coatalem une grande intensité. La première rencontre a eu lieu il y a une trentaine d’années : dans la boîte à soldes de la librairie de Marcel Béalu, Le Pont Traversé, Coatalem trouve René Leys qu’il lit dans sa chambre d’étudiant, séduit par sa « construction labyrinthique » — « faux feuilleton dans la vraie cité interdite » (p. 50). Pour lui, René Leys, « avec ses fulgurances » demeure « le plus beau livre » de Segalen. Peut-être en a-t-il été marqué au point de construire le sien comme un labyrinthe dans le temps et l’espace. Ce n’est pas une biographie organisée selon la chronologie, ce serait plutôt une géographie dont le pivot central, le « milieu », serait un tertre de la forêt du Huelgoat où Segalen est venu mourir. C’est au Huelgoat que s’ouvre le livre : « Vous êtes venu vous reposer de la Chine ancienne, de l’effroyable tuerie de la guerre et de la lassitude des choses infimes » (p. 9). Et c’est là qu’il se ferme : « Silence perforé par les oiseaux. Ciel en abside […] Et venue d’en bas, portée par le vent, l’intimité de la rivière qui poussait jusqu’ici sa voix brève et embuée, sa belle voix entourante… » (p. 278).

Coatalem s’adresse à Segalen, non comme à un auteur interviewé, mais comme à un « grand aîné », un « ami considérable », un « allié substantiel ». Les trois premiers chapitres interrogent les dernières semaines de Segalen. Où en est-il en ce mois de mai 1919 ? Mari et amant contrarié, voyageur retenu à Brest, médecin épuisé par son service à l’hôpital, sinologue et archéologue dont les projets sont brisés, esthète blessé par la laideur de la guerre, poète ignoré à la fois par les symbolistes finissants et par l’avant-garde — à quarante et un ans, tout cela pourrait se résoudre, maintenant que la démobilisation s’achève enfin. Qui êtes vous Victor Segalen en ce premier printemps d’après guerre ? « Juste un praticien compétent, interprète en chinois, qui taquine la muse, se pique de bibliophilie. Mais que personne ne soupçonne : accroché, déterminé au centre d’un échafaudage de notes, d’ébauches de projets […] Certes, vous pensiez avoir le temps et l’énergie pour tout remettre d’aplomb, ordonner, élaguer […] tel un pèlerin obstiné, brûlé par l’air froid des cimes en direction du “Pôle-Thibet”. Là n’est plus la question. La paroi s’effrite puis cède sous vos doigts. Vous dévissez » (p. 35)

À partir de là, Coatalem remonte la vie de Segalen, sans s’attarder aux questions biographiques (opium, aventures amoureuses diverses…) Il en dit ce qui convient : « qu’importe les réponses, vous restez exceptionnel et cette dramaturgie, au fond, ne regarde que vous » (p. 66). Il est attentif en revanche à ce qui fait la spécificité de son style de vie et d’écriture — l’alternance si particulière entre les équipées au contact du « bon gros Réel » et la « chambre aux porcelaines » de l’imagination active : « J’aimais votre dualité : homme d’action férocement agité sur le terrain puis patient orfèvre des mots, reclus dans vos cabinets de travail. Un aventurier lettré et cannibale. Usant de ce qu’il faut pour ériger votre œuvre : du secret, de l’obstination, des kilomètres et des milles, de l’angoisse » (p. 57)

Coatalem note les traces de cette angoisse que Segalen a laissées dans ses récits de voyages, ses poèmes, ses ébauches et sa correspondance — « cette sorte de faille que l’on trouve dans les terrains bouleversés », écrit Segalen, mais, ajoute Coatalem « qui face à chaque chose, vous densifie, vous laisse à cran. À vif. Un filet de lumière y passe » (p. 84). La lumière est à la fois celle du voyage et celle de l’écriture, car l’un et l’autre ouvrent un espace d’intensité, d’énergie, de merveilleux, proche de l’enfance : le voyage devient « une euphorie, un allègement, qui aurait à voir avec l’enfance où rien ne pèse quand tout est envoûté » (p. 58).

Coatalem partage avec Segalen des expériences et des lieux profondément ressentis : Brest d’abord, port d’attache de l’un et de l’autre, la Polynésie d’où Segalen écrivait « je suis heureux de vivre, de vouloir et d’agir » (août 1904). Coatalem a vécu pendant son enfance en Polynésie, par exemple il tisse les voyages qu’il fit enfant, à Mangareva, île principale des Gambier, celui qu’il fait pour écrire son livre et le voyage de Segalen en mission. Il s’offusquait du « despotisme inquisitorial » de l’Église dans cette île dominée par une cathédrale capable d’accueillir deux mille personnes… Il y cherchait le dernier païen, qu’il aurait bien voulu « ressusciter » dit-il. Coatalem décrit « ce diocèse des tropiques, déserté, comme encore maudit ». Devant des offrandes au fond d’un bâtiment ruiné, vous vous demandez, Jean-Luc Coatalem, « qui venait pour prier et déposer ses oboles » (p. 176). Peut-être des victimes des essais nucléaires qui ont répandu à plusieurs reprises, de 1966 à 1974, une radioactivité redoutable aux îles Gambier. « Même Tahiti est souillé par la guerre », remarquait Segalen quand il a appris que Papeete avait été bombardé par une canonnière allemande… Tristes tropiques dans un monde en guerre…

Coatalem suit Segalen en Chine, à Pékin, à Tientsin (Tianjin), puis vers l’ouest. Il livre un récit vif et coloré des expéditions archéologiques, notamment la découverte du tumulus de Qin Shi Huangdi et la quête des animaux fabuleux sculptés au temps des Han : « Vous voudriez que ce passé découvert irradie votre présent, lui donne son écho, le délivre de son insuffisance […] Que cette remémoration ouvre des mondes contigus, continus, que l’Autre, ici ou autrefois, vous appelle, vous accueille, vous habite, enfin que vous le dépassiez, et qu’il soit vous, multiple, multiplié… » (p. 208).

Le livre de Coatalem, c’est ce qui en fait la force, est organisé autour d’un centre géographique, le tertre du Huelgoat où fut consommé le dernier mystère, et d’un « Milieu qui est moi », écrit Segalen (« Perdre le Midi quotidien »). Ce « moi » est, en régime esthétique, « le phrasé original où un sujet a semblé risquer au dehors l’essentiel de sa singularité » (Marielle Macé). Ce Milieu irradie comme une pierre magique dans toute l’œuvre de Segalen, qui a tenté d’en définir les contours et la puissance dans ses essais sur l’Exotisme et sur le Mystérieux. Le voyage à la rencontre de l’Autre donne accès à un espace imaginaire et à un « arrière-monde » où ne règne aucun dieu : « le Divers — qui n’est pas ceci que nous sommes, mais autre, et donne aux confins du monde ce goût d’un autre monde, — s’il se pouvait par-delà le Ciel trop humain » (Peintures). Coatalem articule deux aspects indissociables du Divers de Segalen : d’une part, en Polynésie comme en Chine, la recherche de la différence (« Qu’est-ce que c’est vraiment d’être autre, d’être comme je ne suis pas ? » demande Marielle Macé). D’autre part l’appel de l’Autre, d’un monde mystérieux, par-delà les chemins « humains trop humains » : « Vous apparaissez comme un être au “ressort tendu”, prêt à accueillir ce “quelque chose qui n’est pas soi-même” et le “gigantesque frisson” du Mystérieux » (p. 83).

 

Colette Camelin

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