Le verset dans la poésie française des XIXe et XXe siècles.

RÉSUMÉ DE THÈSE

Carla Van den Bergh, qui a soutenu sa thèse de littérature française [1] le 17 décembre 2007, a bien voulu nous la résumer.

« Ce travail a pour ambition de réassigner deux origines à l’émergence du verset comme notion poétique : le pastiche du verset psalmique, ainsi que son rôle dans le passage du grand poème en prose au petit poème en prose au XIXe siècle, puis le vers libre whitmanien, dont dérive d’une manière tout idiosyncrasique le vers claudélien. Si la seconde origine est venue oblitérer dans le paradigme poéticien moderne la première, grâce à sa puissance poétique et épistémologique, elle ne doit pas occulter ce qui dans la poésie moderne persiste de la première. Ces considérations préalables justifient le développement en deux temps de notre démarche. Dans un premier temps, notre approche s’est voulue diachronique, afin de retracer la pré-histoire du verset.

Au premier chapitre, nous remontons donc à l’apparition matérielle de l’unité du verset dans la Bible ainsi qu’à sa diffusion dans le cadre du Psautier. Face au genre de l’adaptation en vers des Psaumes qui s’autonomise, le débat sur la nature de la poésie de la Bible est ravivé par la traduction en prose de Port-Royal. Est entreprise ensuite l’étude de tout un corpus de poèmes bibliques en prose, proches de la veine pastorale de La Mort d’Abel de Gessner.

Au chapitre deuxième, nous étudions le processus par lequel la lente diffusion des études de Lowth [2] et de Herder [3] favorise la perception du caractère poétique du parallélisme morphosyntaxique associé au verset psalmique. L’Homme de désir de Saint-Martin ouvre la voie à tout un courant d’œuvres prophétiques, celles de Ballanche et des saint-simoniens, les Paroles d’un croyant de Lamennais. De manière parallèle, le verset s’exporte dans le genre de la ballade en prose, où Sainte-Beuve le confond avec le couplet de Gaspard de la nuit.

Le troisième chapitre aborde l’évolution générique associée au verset. Il s’agit de démêler comment la tradition du poème biblique en prose et la ballade en prose interfèrent par l’insertion de la seconde dans le cadre du premier, suivant l’exemple de Chateaubriand. Or ce dernier genre épique tend à s’éclipser au profit du petit poème en prose que constitue la ballade et qui confère au verset, par contiguïté, une définition de découpage de la prose cadencée.

Le quatrième chapitre s’attache à suivre l’évolution du verset dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où sa définition comme unité typographique brève semble anticiper le mouvement du découpage du vers libre, notamment dans les poèmes en prose de Judith Gautier, de Charles Cros, les Illuminations, ou dans les tentatives de Krysinska, de Kahn, de Moréas et Adam. Ce principe plus « laïc » de définition, corollaire de l’évolution plus générale de la société, laisse subsister ponctuellement l’articulation syntaxique binaire du paragraphe, comme le montrent les Nourritures terrestres, les œuvres de Suarès, Burnat-Provins. Par ailleurs, le verset retrouve son ancienne acception de couplet de ballade, dans les œuvres de Saint-Pol Roux et les Ballades de Paul Fort, qui constituent ainsi une alternative au vers libre.

Le cinquième chapitre aborde l’articulation du vers libre et du verset dans la théorie et la pratique poétiques, de la réception du vers de Whitman à l’influence du Latin mystique sur une conception du verset en distique. Dans les années 1920-1930, seule la connotation confessionnelle justifie l’appellation de verset pour le verset « juif » de Spire et d’Edmond Fleg, le vers de Péguy, le vers et verset de Milosz. Le peu de contenu théorique de cette appellation se vérifie par l’exemple d’un certain nombre d’œuvres peu connues. Le bilan de la théorie poétique de l’époque montre d’ailleurs que les poètes vers-libristes, Kahn, Dujardin, de Souza, n’usent du verset que comme catégorie supplétive, par rapport à leur théorie du vers libre, qui leur permet de définir des œuvres majeures mais déviantes, telles que le vers libre long de Whitman, d’Apollinaire, et surtout de Claudel. L’examen de trois théories du vers libre, et corrélativement du verset, élaborées durant ces dernières décennies, permet enfin de préciser le contexte théorique qui prévaut encore aujourd’hui pour l’analyse de nos quatre grands exemples.

Le deuxième temps, synchronique, de notre démarche tente de rendre compte d’un corpus constamment allégué dans les définitions actuelles du verset : les œuvres de Claudel, de Segalen, Saint-John Perse et Senghor, auxquelles sont consacrés les quatre derniers chapitres. Claudel occupe une place centrale tant la théorisation poétique du verset s’est modelée sur son œuvre ; cependant l’appellation de verset n’est pas extensible à toute son œuvre, du moins à ses débuts.

Segalen propose dans Stèles une interprétation du verset très éloignée du modèle claudélien, et reposant sur un parallélisme interne, de source moins biblique que chinoise. L’œuvre de Saint-John Perse constitue quant à elle, la pierre de touche d’un verset moderne. En premier lieu, elle présente la particularité d’avoir évolué d’un vers presque claudélien au verset d’Exil. En second lieu, elle combine, dans une configuration de prose, des principes de la poésie métrique avec l’usage constant du parallélisme interne au verset. Le verset de Senghor correspond sur son versant théorique à une théorisation poétique tributaire à la fois d’une conception africaine du rythme et du modèle claudélien. Mais dans sa pratique poétique, le modèle est plus nettement persien, avec une configuration métrique du verset fondé sur une bipartition syntaxique. Le principe du parallélisme morphosyntaxique connaît donc des adaptations et les dernières œuvres prennent leurs distances avec le modèle claudélien.

Le verset a d’ailleurs toujours été défini par l’exemple, le premier étant le modèle psalmique. Or admettre le principe rythmique de récursivité de la forme poétique du verset contribue d’une part, à remotiver le versus étymologique du terme, et d’autre part, à privilégier l’hypothèse d’une continuité historique avec la forme du verset psalmique, en dehors des valeurs confessionnelles.

L’œuvre de Segalen constitue à ce titre une illustration exemplaire. Le chapitre sept consacré à Segalen relit l’œuvre poétique au filtre du verset de Stèles, considéré comme le point d’aboutissement de cette forme. Segalen a su trouver l’adéquation entre un ethos noble, un rythme solennel et une forme hiératique, se donnant à voir autant qu’à lire, dans l’édition originale. D’une certaine façon, le verset proche du vers libre claudélien trouverait davantage à s’exprimer dans Le Combat pour le sol. En revanche, en dépit des affirmations de Segalen, le distique de Thibet n’est pas exactement conforme au verset de Stèles. Nous nous appuyons sur le travail effectué par Dominique Gournay, Pour une poétique de Thibet de Victor Segalen, pour affirmer que si le distique apparaît souvent comme une adaptation du verset psalmique, du XVIIIe siècle au début du XXe siècle, Segalen tente encore autre chose dans l’usage qu’il fait du parallélisme. Stèles de Segalen présente ainsi le cas à part, en ce début de XXe siècle, d’une forme de verset construite sur un parallélisme, dont les mesures ne sont pas métriques et dont l’interprétant culturel ne serait pas biblique. Par ailleurs, son verset annonce une collusion possible avec les recherches formelles et énonciatives de Saint-John Perse, en ce moment chinois où il écrit Amitié du Prince et Anabase, comme le suggéraient déjà les travaux de Catherine Mayaux. »

[1] Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris IV - Sorbonne en Littérature française, présentée et soutenue publiquement par Carla VAN DEN BERGH le 17 décembre 2007 sous la direction de M. Michel Murat, devant un jury composé de M. Didier Alexandre, Mme Brigitte Buffard-Moret, Mme Madeleine Frédéric, M. Michel Murat, M. Michel Sandras : Le verset dans la poésie française des XIXe et XXe siècles : naissance et développement d’une forme.

[2] LOWTH Robert, De Sacra Poesi Hebraeorum praelectiones academicae Oxonii habitae subijicitur metricae harianae brevis confutatio et oratio crewiana, Oxford, 1753.

[3] HERDER Johann Gottfried von, Histoire de la poésie des Hébreux (1782), traduite de l’allemand par la Baronne A. de Carlowitz, Didier Libraire-éditeur, 1844.